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La nouveauté de la langue chinoise : le ‘diaosi’

‘Jiaodian fangtan’ (焦点访谈, jiāodiăn făngtán)est une organisation qui publie chaque année une liste de nouveautés linguistiques. A l’origine ce sont souvent des ingéniosités qui ont fait le buz sur la toile avant d’être plus largement diffusées. Y apparaissent en grande majorité des mots informels, utilisés surtout dans la sphère privée, entre amis ‘’jeunes’’, enclin au rire et s’armant essentiellement d’argot. Cette liste n’épaissira pas forcément le dictionnaire chinois, car pal mal de mots sont damnés à une rayonnante, mais très courte existence. Il est toutefois intéressant de les observer, car ils sont le reflet d’un phénomène, une ambition ou un standard chinois actuel.

Un mot qui ne cesse de faire couler de l’encre et a à son effigie moult films, livres, paroles de chansons et expositions est le très fameux ‘diaosi’ 屌丝 (diáosī). Il n’est pas comme beaucoup de créativités linguistiques chinoises le résultat d’un méli-mélo d’homonymes, jeu de mots qui peut aider à si non pas contourner les filtres de la censure, alors à s’exprimer vulgairement sans que cela paraisse choquant. Le mot ‘diaosi’ continue après deux ans à meubler les conversations en ce qui concerne sa juste définition.

Devrait-on le traduire par un raté, malchanceux, loser ou antihéros? Un pauvre type, un geek, moins que rien, déprimé ou tout simplement par le roi du sarcasme et de l’introspection humoristique? Difficile de trouver LA traduction univoque, car le ‘diaosi’ est décidément un produit chinois, un phénomène humain sorti tout droit d’une société qui se développe au détriment de certains d’une part et qui traduit les nouvelles aspirations et changements de perceptions concernant bonheur et réussite d’autre part.

Toutefois le ‘diaosi’ renvoie aussi l’image d’un personnage qui n’est ni jaune ni rouge, ni américain ni africain, mais silencieusement présent sur la dernière rangée des salles de cinéma, recroquevillé sur un petit tabouret dans un boui-boui qui ne paie pas de mine, amassé entre des corps sveltes dans un bus bondé, enfermé à double tour dans son vingt mètre carré, scotché jusqu’aux petites heures sur son ordinateur.

Je m’aperçois avec intérêt qu’en ouvrant Baidu Baike (une encyclopédie online, comparable à notre Wikipedia)que l’article lié au terme ‘diaosi’ a été consulté par pas moins de quinze millions d’internautes et depuis sa parution le 27 octobre 2011 il a été modifié plus de 700 fois !

Initialement ‘diaosi’ est un terme utilisé par les internautes et il visait essentiellement les geeks et tout un ramassis de moins bien lotis. Très vite il s’est répandu et l’humiliation est devenue un moyen de s’auto-flageller ironiquement, ou même de faire preuve de modestie. Les internautes demandent néanmoins une définition pointilliste, et voici ce qui en ressort :

  • En ce qui concerne la femme ‘diaosi’ elle n’a jamais acheté de bikini, n’a pas changé de coupe de cheveux depuis six mois, ne porte pas de vernis à ongles coloré, ne s’est jamais gambadé dans le centre avec des talons de plus de cinq centimètres ; elle a la fâcheuse manie de se cacher derrière les hommes, évite les miroirs ou bien au contraire s’y contemple du matin au soir, n’ose pas rire la bouche ouverte, ne connaît pas le principe des sous-vêtements assortis et bien évidemment, elle fait des régimes qui dépassent la durée des cinq mois.

Loser chinois 1

  • En ce qui concerne l’homme ‘diaosi’ il fume des cigarettes de moins de 20RMB le paquet (pas plus de trois euros), il se croit l’heureux propriétaire de chaussures en cuir d’une valeur ne dépassant pas les 800RMB (plus au moins 90EUR), conduit une caisse qui ne vaut pas 100.000RMB (12 000EUR), avant de se marier il n’a pas eu plus de trois (vilaines) petites copines, sa couverture sociale ne s’élève pas au-dessus des 10.000RMB l’année (1200EUR), il n’a jamais plus de 1000RMB (120EUR) dans son portefeuille. Et de surcroît il boit du thé vert aux vertus médicinales, ne boit pas d’autres alcools que la bière ou l’alcool de blé, porte des vêtements de la marque 361° et le pauvre n’a plus fait de grand voyage depuis cinq ans.

Toutefois cette énumération est largement insuffisante pour comprendre l’étendue et le sens du terme. Il est indiscutable que la Chine est entrée dans une ère glorifiant l’argent bien plus que le gentilhomme conçu par Confucius; et elle est loin l’époque Mao où le triumvirat ouvrier-paysan-soldat-, était l’ultime et unique modèle de vie. De nos jours, ce sont des symboles extérieurs de richesse et plus m’as-tu-vu que discret qui prouvent la réussite sociale. Les programmes télévisés dans lesquels des hommes pas franchement agréables à mater, néanmoins très fortunés, font tomber plus de cœur que les charmants participants sans le sou, laissent à croire que c’est le renminbi (monnaie chinoise) qui a mis main base sur les moindres recoins de l’âme chinoise et de sa société. Mais ne serait-ce pas un tantinet exagéré de mettre une population si vaste et variée dans un même panier ?

Dans le grand débat concernant la juste définition de cette typologie mélangeant une vague de détresse, un manque d’action et beaucoup d’humour, certains médias n’hésitent pas à mettre le doigt sur le fait que plus qu’un physique blafard et une vie apparemment insipide, le ‘diaosi’ traduit surtout un état d’esprit : l’aspiration d’être reconnu par la société, d’être quelqu’un de plus que le simple maillon remplaçable dans une chaîne se reproduisant à l’infinie. Ne sachant comment gagner cette place, le ‘diaosi’ en vient à perdre son but, le sens de la vie. Tout lui semble monotone, une grisaille qui ne saurait faire jaillir en lui le moindre enthousiasme. Le prototype du ‘diaosi’ est légèrement ou complètement complexé, un peu misérable aussi et les vantes qu’il se jette à tout bout de champ sont une manière de se consoler. Le rire l’aide à émaner bien au-delà de sa pitoyable condition. Il manque d’ambitions, mais surtout, il est perdu dans le tourbillon de changements ultra-rapides et la poursuite folle à la richesse. La génération des années ’80 en particulier et celle des années ’90 s’identifie plus que quelconque tranche d’âge avec la représentation du ‘diaosi’. Ce sont pour la plupart des citadins qui ont grandi sans frères et sœurs et se sont inventés des jeux et des blagues afin de se divertir dans sa solitude.

La génération des enfants uniques expliquerait aussi en parti la raison pour laquelle les énumérables plate-formes, micro-blogs et applications mobiles sont si répandus en Chine. Confrontés à une poignante solitude, pourris gâtés à leurs heures mais au prix d’une pression accablante, le monde anonyme de l’internet et le partage avec d’autres individus qui vivent le même calvaire, est pour ces enfants uniques une échappatoire très prisée. Ces jeunes font leurs premiers pas dans la société et se rendent compte que celle-ci n’est pas à la hauteur de leurs doux rêves. Ce sont des jeunes adultes qui ont moins d’opportunités que la génération des années ’60 ’70 où la Chine devait encore se construire, où le marché n’était ni saturé, ni très demandant en matière de certificats, licences, permis et diplômes en tout genre.

Le self-made man chinois existe bel et bien, mais il disparaît proportionnellement avec la complexité et les exigences croissantes de la société. Les ‘diaosi’ sont des jeunes rêveurs qui ont étudié du matin tôt jusque tard dans la nuit. Ne figurait pas dans leur agenda un dimanche de repos, et en semaine les cours se terminaient vers 17-18 heure pour être suivis d’une flopée de cours de rattrapage d’anglais, de maths olympiques, de piano etc. Les parents n’ayant qu’un seul enfant ne voudraient pas le voir être en reste et sont exhortés à le pousser à se préparer à la bataille véhémente qui l’attend dans la quête d’une place dans la société. Qu’elle n’est donc pas la peine de ces jeunes adultes quand la réalité leur saute soudainement aux yeux : une enfance plus au moins sacrifiée, des années passées à s’enterrer dans des monticules de syllabus pour un poste miteux au 29ième étage d’un nième gratte-ciel à l’ambiance suffocante, et de surcroît un salaire tout juste suffisant pour subvenir aux besoins les plus basiques. Ils n’ont pas de réseaux sociales/connections sur lesquelles ils peuvent compter pour monter quelques échelons, sont régulièrement victimes d’angoisses et de doutes concernant leur futur, et mènent une vie très ordinaire malgré de gros efforts quotidiens. Ils sont conscients de leur condition et qu’il n’y a pas de remède miracle. Au lieu de se laisser aller au désespoir, ils choisissent de rendre cette grisaille plus palpitante avec une bonne dose de sarcasme.

Une pauvreté matérielle plus au moins poignante fait naître une pauvreté en matière d’ambitions, de passions, et d’espoir dans un meilleur lendemain. Le ‘diaosi’ n’est pas plus à blâmer que la société elle-même qui exhibe un fossé trop escarpé entre riches et pauvres. Des photos et blogs étalant une vie de luxe XXL sont bien trop éloignés de la réalité moyenne, mais fonctionnent néanmoins comme nouveau modèle de vie. Quand on demande aux ‘diaosi’ interviewés de noter les mots caractérisant au mieux leur vie, ‘pression’, ‘rêve’, ‘amitié’, ‘amour’ et ‘attention’ emportent de loin le top cinq des mots les plus fréquemment utilisés.

Loser chinois 2

Pour mieux comprendre le phénomène ‘diaosi’, il n’est pas inutile d’éclaircir son contraire, son concurrent le plus féroce : le ‘gaofushuai’. Le ‘gaofushuai’ est la juxtaposition des adjectifs ‘grand’, ‘riche’ et ‘beau’. Malgré cet ordre, une petite explication s’avère nécessaire car parmi ces trois adjectifs décrivant l’homme parfait, ‘riche’ est le pilier crucial, s’ensuit par importance dégressive beau et grand.

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La fille la plus convoitée est la ‘baifumei’, littéralement la juxtaposition des adjectifs ‘blanche’, ‘riche’ et ‘belle’.

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Ici chaque adjectif est intimement lié à l’autre mais on ne note pas hiérarchie d’importance. Même si le désir d’avoir une peau ultra blanche est une des obsessions majeures de beaucoup de jeunes chinoises n’hésitant pas à dépenser des fortunes en lotions blanchissantes pour y accéder, la notion ‘blanche’ est à prendre au sens large. Il reflète plus le principe d’un joli minois, une peau jeune et élastique, pétillante de santé et lisse comme celle d’une poupée en porcelaine. Être riche est peut-être l’unique manière d’atteindre cet idéal. Ce standard de beauté n’est autre qu’une manière de se distinguer de la classe des paysans affrontant tempête et canicules et affichant donc une peau tarie par le soleil et ridée par un mode de vie rude. Par chez nous, que ne faisons-nous pas pour avoir ‘bonne mine’ ? Ne serait-ce pas aussi une manière de montrer qu’on peut se permettre de prendre le temps de se pourlécher au soleil, ou mieux encore, sur une plage exotique bien loin de nos pays pluvieux ?

Est-ce que la Chine se prépare à dépasser l’Occident en matière d’ingurgitation par capita de tranquillisants et antidépresseurs ? Le futur nous en dira plus, mais en attendant les cartes changent, les règles du jeu aussi et le tourbillon dynamique de la fourmilière chinoise pond des phénomènes haut en couleur.

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